Debout 06h03 comme chaque matin, toilettes, salle de bain, cuisine, deux minutes de marche et me voilà arrivé.
Même arrêt, même bus, même itinéraire. Comme chaque matin. Mais ce matin, les embouteillages avaient pris d'assaut mon petit village d'habitude si tranquille.
07h06, ma journée prend un autre tournant. Toute cette horloge si bien réglée se détraque. Le froid me glace les lèvres et je sautille en attendant mon vaisseau blanc déjà en retard. Je pense que je devrai courir pour arriver à l'heure, que je maudirai les automobilistes à l'entrée de l'autoroute, que je me complique bien trop la vie pour des détails. Mais le bus arrive et j'enfonce ma main dans ma poche pour en sortir quelques pièces. La place située derrière le conducteur est déjà prise. Dommage. A cet endroit, on ne se prend pas de coup de sac. J'opte pour le carré, dans le sens de la marche. Un peu serré mais protégé par trois passagers contre toute agression au sac à dos. Mes boucliers humains. Merci à vous.
Puis je m'enferme dans mon univers musical, le son suffisamment élevé pour couvrir le bruit du moteur. La voix du chanteur de The Postal Service me redonne le sourire et les gens avancent lentement dans l'allée centrale. Un homme à ma gauche lit le Progrès. Je parcours rapidement les titres sans qu'aucun retienne mon attention et je relève les yeux pour vous découvrir, assise face à moi sur la gauche.
Quand êtes-vous montée ? J'hésite à vous regarder encore, craignant d'être découvert. Mais ma discrétion n'est pas suffisante et nos regards se croisent un instant.
Changement de chanson. Oui, ça rajoute de l'intensité dramatique à la scène. J'opte pour " One is the loneliest number " des Three Dog Night. Je m'imagine encore enfant, timide, rougissant à la moindre émotion et je nous imagine un jeu. Je commence par baisser les yeux sur le journal de l'homme et l'utilise comme tremplin pour vous atteindre. Vous regardez par la fenêtre. Je profite de votre inattention pour m'imprégner de votre visage mais vous tournez la tête. Le journal me sert de piste d'atterrissage et je tourne la tête vers la droite pour continuer à vous regarder dans le reflet de la fenêtre. Vous avez encore gagnée.
Il faut que je me rattrape.
Les arrêts défilent et le retard n'a plus aucune importance. Notre jeu continue, regards hésitants, embarras... Je triche en regardant votre reflet pour vous prendre au dépourvu. Rien ne nous arrête. En fait si, la fin du trajet.
Vous partez à gauche, je n'ai pas d'autre choix que de partir à droite et la journée reprend une dimension normale. J'ai à présent une question de plus qui restera sans réponse. Qui êtes-vous ?
Cette histoire est arrivée à des milliers de personnes. C'était ma première fois. Je tiens pour finir à remercier l'homme au journal pour son aide précieuse.



Un jeune voyageur