Maurice Béjart est mort. Point de départ de cette trace. Un nez d’aigle, des yeux bleu Klein, l’acuité d’un regard, des bras…Les danseurs ont des bras. Au repos : l’air de rien. Mais une fois envolés, quelles palmes, quelles ailes, la préhension du monde dans deux bras. Les danseurs ont deux bras, le chorégraphe en a mille.
Béjart est mort, mon corps s’émeut ; la danse m’est constituante, structurante. Devenu un classique, un incontournable, aujourd’hui un homme d’hommages et de piédestal (ce lest sied-il au danseur ?) :il a pu lasser . N’oublions pas le Béjart des années 60-70, père de l’expressionnisme chorégraphique, étonnant, surprenant, cosmopolite, sensuel et physique. Je me souviens de l’émotion, à 15 ou 16 ans, au festival de Carpentras, de la découverte du ballet du XXème siècle de Dakar, où il avait fondé l’école Mudra. Un souvenir adolescent et intact.
Curieusement ça n’est pas seulement de lui dont je voudrais laisser la trace dans ce blog d’un jour, cristal à facettes de la mémoire de Lyon ; il y eut une femme, moins médiatique (et j’ai beaucoup cherché sa trace dans Google : presque rien) mais dont le nom gravé ici résonnera dans la tête de centaines de petites filles nées dans les années 60 à 70 à Lyon : Line Trillat, fondatrice et directrice de l’Académie Line Trillat, école de musique, de théâtre et surtout de danse. Line, il n’est pas juste que l’on ne vous retrouve pas dans Google.
Pendant une douzaine d’années au moins j’ai grimpé chaque semaine les 4 étages de la rue des Capucins, sur les pentes de la Croix Rousse ;de 7 ans à 19 ans, où je quittais Lyon ; à l’époque on ne disait pas encore beaucoup « danse jazz » ou « danse contemporaine » ou « moderne », on osait dans les bonnes familles lyonnaises parler de danse rythmique et corporelle…la belle affaire ; et nos mères sans se soucier de ce qui allait germer dans nos corps et dans nos cerveaux pensaient sans doute nous envoyer apprendre à nous tenir bien droites, à gagner en grâce, à lever le nez pour voir un peu plus loin…Combien sont-elles à avoir perçu ce qui est né alors en nous : l’art de voir au fond de soi, de rendre indépendants l’un de l’autre ses pieds comme les hémisphères de son cerveau, de libérer ses mains jusqu’au bout des doigts, de marier ses gestes comme de les disloquer, de sentir l’énergie de son ventre, d’improviser, de rêver, d‘intégrer la musique à nos cellules ? Volontairement ou intuitivement, chère Line, elles vous ont suivie comme les enfants le joueur de flûte…et nous aussi pour notre plus grand plaisir, vêtues d’abord toutes de collants rouges puis noirs ; quelles couleurs symboliques !
Merci Line Trillat, Line au piano, Line et ses impros, Line : son tonitruant « magneto ! » et ses « coupez ! » ? Line nous révélant à nous-même. Quand je vois les nombreuses photos de Béjart dans sa troupe lors de répétitions, je vous vois évoluant au milieu de nous, corrigeant une main, redressant un bassin d’un regard, arrêtant tout le monde en plein geste pour se pencher sur un visage expressif qui tout à coup vous plaisait.
Et Line Trillat n’était pas seule : accompagnée de Jeannette et Madeleine, la blonde et la brune, la douce et la fantasque, deux profs obstinées à rendre le geste danse, exigeante, patientes, passionnées. Point de spectacle obligé de fin d’année mais un spectacle préparé minutieusement tous les quatre ans : l’Opéra, le palais des sports, l’Auditorium. Du souffle ! Nous ne sommes pas toutes devenues des danseuses, loin de là ;, mais quand Béjart disparaît, c’est à vous que je pense et à qui j’avais envie de rendre hommage pour l’horizon que vous avez ouvert.

Sand'