Il faudrait la plume du Victor Hugo des « Misérables» pour raconter la lamentable histoire de mon arrière grand-mère paternelle, ouvrière en soie à Lyon sous le Second Empire.
Joséphine, Eugénie est née en 1846 dans une famille ouvrière du Nord, bientôt contrainte de quitter la région pour trouver du travail – dans le tissage ou les verreries - à Rives de Gier dans la Loire. Elle perd son père qui n’a que 49 ans, à l’âge de huit ans.

On perd sa trace et on ne la retrouve que douze ans plus tard, à Lyon. Elle habite rue Neyret, elle vit seule, doublement orpheline puisque sa mère a dû se résigner à se placer comme gouvernante dans une maison bourgeoise, loin de Lyon : on peut supposer que Joséphine a dû «embaucher» dans les ateliers de soierie de la Croix-Rousse depuis son enfance.
Elle a grandi, voilà qu’elle s’est laissée séduire par un ouvrier appréteur, Joseph Alexandre. Ce garçon a quitté son village natal de Renage dans l’Isère, berceau de la famille, pour venir travailler à Lyon, avec ses parents et son frère Claude, tous ouvriers en soie.
La malheureuse Joséphine est bientôt enceinte, à dix-neuf ans. Elle met au monde, en 1866, à l’Hospice de la Charité des Lyon, un petit garçon, à qui elle donne le prénom de Joseph. Il sera déclaré sous le nom de la mère, par les employés de l’Hospice, le père n’a pas donné signe de vie.
Pour pouvoir survivre, la jeune femme doit abandonner le petit Joseph à une de ces associations de bienfaisance qui se chargeaient de placer les enfants des ouvrières à la campagne, moyennant de maigres indemnités, pour que les mères puissent rapidement retourner à l’atelier.
Elle ne reverra plus son petit Joseph qui sera élevé, comme un paysan, par de pauvres et braves gens, sans enfant, du canton de Lamastre (Ardèche) qui l’ont pris en affection.
Joséphine habite à présent au 49 de la rue Duguesclin, près de son amant Joseph Alexandre Urbain qui vit avec les siens au numéro 59. Il l’épouse enfin, à la mairie du 3ème, en 1872 et l’enfant est reconnu officiellement comme « né d’eux », ce qui ne laisse aucune ambiguïté sur la paternité de Joseph Alexandre.
Joséphine qui a maintenant 26 ans va-t-elle connaître un meilleur sort ? Hélas, le petit Joseph n’est pas ramené à Lyon et ne verra jamais son père. Quant à elle, elle subit le sort de tant de jeunes ouvrières des manufactures de tissage installées sur la rive gauche du Rhône dans le quartier de la rue Duguesclin, avec les conditions de travail inhumaines qui leur sont imposées, la saleté des ateliers et des logements ; elle contracte la tuberculose. Elle meurt de « phtisie pulmonaire » quatre ans plus tard, en 1876. Elle a trente ans. Son mari semble l’avoir abandonnée. Sa mort est déclarée en mairie par des employés.

En ce jour du 27 novembre 2007, j’ai une pensée émue pour ma pauvre arrière grand-mère. Il ne faut pas oublier les misères du passé pour ne pas les voir renaître.

Piquier Marcel